La Cour pénale spéciale (CPS) a poursuivi, ce mercredi 11 février 2026, l’examen de l’affaire relative aux crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis entre février et mars 2014 dans la sous-préfecture de Gadzi, notamment dans les localités de Guen, Djomo et Gadzi. À l’audience du jour, un témoin protégé, identifié sous le code « G8 », a été entendu en qualité de témoin-victime.
Pour des raisons de sécurité, sa déposition s’est déroulée depuis un dispositif d’isolement, soulignant la sensibilité persistante de ce dossier plus d’une décennie après les faits.Six accusés sont poursuivis dans cette procédure : Mathurin Kombo, François Boybanda alias Baléré, Philémon Kahena alias CB, Dieudonné Gomitouna, Edmond Béina, ainsi que Jean Bahara, actuellement en fuite.
Mise en cause d’un commandement présumé
Dans sa déposition, le témoin G8 a présenté Edmond Béina comme un chef anti-Balaka ayant exercé une autorité effective à Guen. Selon lui, Béina aurait installé, à son arrivée, une première base opérationnelle au domicile du maire de la localité, avant de la transférer ultérieurement.
Le témoin a expliqué qu’il avait initialement considéré Mathurin Kombo comme le chef du groupe armé. Toutefois, à la lumière des homicides qu’il attribue à Edmond Béina, il a affirmé avoir conclu que ce dernier constituait, en réalité, la figure centrale du commandement. Il a également indiqué qu’Edmond Béina était une personnalité respectée parmi les combattants et portait un gilet arborant l’inscription « Delta Force », élément susceptible de contribuer à son identification.
Interrogé par la partie civile sur le déclenchement des hostilités, le témoin a cependant nuancé son propos, affirmant que les violences auraient été initiées par des combattants anti-Balaka venus d’autres localités et non par le groupe placé sous l’autorité de Béina.
Des déclarations partiellement indirectes
S’agissant de Jean Bahara, accusé absent et recherché, le témoin a indiqué avoir appris qu’il aurait été impliqué dans l’homicide d’un dénommé Bandjoukou, tout en reconnaissant ne pas avoir été témoin direct des faits. De même, concernant Philémon Kahena alias CB, il a déclaré ne pas disposer d’éléments factuels personnels. En revanche, à propos de Dieudonné Gomitouna, G8 a affirmé que celui-ci ne faisait pas partie des milices anti-Balaka.
Au-delà des déclarations individuelles, l’audience met en évidence plusieurs enjeux majeurs pour la juridiction
Le premier concerne l’établissement de la responsabilité pénale individuelle, notamment au regard de la notion de responsabilité de commandement. La Cour devra déterminer si les accusés exerçaient une autorité effective sur les combattants et s’ils ont ordonné, encouragé, toléré ou omis de prévenir les crimes allégués.
Le second enjeu tient à la valeur probatoire des témoignages. La distinction entre faits personnellement constatés et informations rapportées constitue un élément déterminant dans l’appréciation des juges. Les déclarations indirectes devront être corroborées par d’autres éléments de preuve pour établir la culpabilité au-delà de tout doute raisonnable.
Ce procès revêt également une portée symbolique et institutionnelle. La Cour pénale spéciale, juridiction hybride composée de magistrats nationaux et internationaux, incarne l’effort de lutte contre l’impunité pour les violations graves des droits humains commises en République centrafricaine depuis 2003. À travers ces audiences, il s’agit non seulement de juger des individus, mais aussi de contribuer à la reconnaissance des souffrances des victimes et à la consolidation de l’État de droit.
Enfin, l’affaire s’inscrit dans un contexte plus large de justice transitionnelle, où la manifestation de la vérité judiciaire participe à la reconstruction de la mémoire collective et au processus de réconciliation nationale.
Les débats se poursuivent devant la CPS, appelée à établir les responsabilités individuelles dans l’un des dossiers emblématiques des violences ayant marqué la crise centrafricaine de 2013-2014.
Bélisaire Dorval Sahoul
