La Cour pénale spéciale (CPS) a consacré l’audience de ce vendredi 14 août 2026 à l’audition de Pierre Massi, frère cadet de Charles Massi et témoin cité par le Parquet spécial dans l’affaire dite de Bossembélé. Entendu en sango, le témoin est revenu sur l’arrestation, le transfert à Bossembélé et la mort présumée de son frère. Un récit dont plusieurs éléments ont été vivement contestés par les avocats de la défense, qui ont notamment mis en avant le caractère indirect de certaines informations et des divergences entre différentes versions.

Né en 1946 à Baboua, Pierre Massi, ancien infirmier vétérinaire devenu cultivateur et commerçant, réside à Bangui. Au moment des faits, il exerçait dans le commerce de bus. Après avoir prêté serment, il a livré à la Cour sa déposition spontanée sur le parcours de son frère Charles Massi, ancien responsable politique ayant notamment occupé plusieurs fonctions ministérielles et fondé le Forum démocratique (FODEM).
Selon son récit, Charles Massi aurait connu un différend avec François Bozizé, avant de quitter la République centrafricaine pour la France puis le Cameroun, notamment à Ngaoundéré. Pierre Massi a indiqué que sa dernière rencontre physique avec son frère remontait au 20 juillet 2008 à Carnot, avant que les deux hommes ne poursuivent leurs échanges par téléphone.
Le témoin a ensuite évoqué l’arrestation présumée de Charles Massi dans une zone située à proximité des frontières entre la République centrafricaine, le Cameroun et le Tchad. Il a rapporté que son frère aurait été arrêté à Moundjou, au Tchad, dans le cadre d’un arrangement entre les autorités tchadiennes et centrafricaines. Selon cette version, la remise de Charles Massi aux autorités centrafricaines aurait été liée à la livraison de Babaladé, présenté comme un rebelle tchadien présent en Centrafrique.
Pierre Massi a affirmé que des éléments tchadiens auraient accompagné Charles Massi jusqu’à la frontière avant de le remettre à des éléments de la garde présidentielle centrafricaine. Il a ensuite soutenu que son frère aurait été transféré directement à Bossembélé, où il aurait été détenu, notamment au centre d’instruction militaire de Gouatánamo.
Poursuivant sa déposition, le témoin a affirmé que François Bozizé se serait rendu à Bossembélé pour voir Charles Massi et aurait donné des instructions pour son élimination. Selon Pierre Massi, Charles Massi aurait ensuite été tué par des éléments de la garde présidentielle avant d’être décapité. Sa tête aurait, selon le témoin, été ramenée au palais de la Renaissance.
Pierre Massi a également évoqué une déclaration attribuée à Fidèle Ngouandjika, ancien conseillé spécial de François Bozizé, selon laquelle Charles Massi aurait été tué et décapité, sa tête ayant été ramenée au palais présidentiel comme preuve. Toutefois, le témoin a reconnu devant la Cour qu’il n’avait assisté ni à l’arrestation de son frère ni à sa mort. Il a également admis que plusieurs informations communiquées aux juges lui avaient été rapportées par des tiers.
Le Parquet interroge le témoin sur ses sources
Le substitut national du Procureur spécial, Romaric Kpangba, a d’abord présenté ses condoléances au témoin avant de le remercier pour sa participation à la manifestation de la vérité. Ses questions ont notamment porté sur les relations entre Charles Massi et François Bozizé ainsi que sur l’origine de leur différend.
Pierre Massi a reconnu ne pas connaître précisément les raisons du conflit entre les deux hommes, expliquant que son frère ne lui en avait pas parlé. Le représentant du Parquet a également cherché à établir les circonstances du transfert de Charles Massi à Bossembélé. Pierre Massi a maintenu que son frère y avait été conduit directement.
Interrogé sur les personnes susceptibles d’avoir participé à la mort de Charles Massi, il a cité Eugène Barret Ngaïkosset, Firmin Junior Danboy et Vianney Semndiro, tout en reconnaissant ne pas avoir personnellement assisté aux faits.
Le substitut international du Procureur spécial, Alexandre Tindano, a ensuite confronté le témoin à certaines de ses déclarations antérieures devant les juges d’instruction. Les questions ont notamment porté sur la distinction entre les informations dont Pierre Massi avait personnellement connaissance et celles qui lui avaient été rapportées.
Le témoin a reconnu que certaines informations relatives à l’arrestation de son frère provenaient de tiers. Il a notamment évoqué des personnes qui lui auraient parlé d’une arrestation à Mini, puis d’un déplacement vers Moundjou avant le transfert terrestre vers Bossembélé.
La défense met en cause la crédibilité du témoignage
Les avocats de la défense ont concentré leurs interrogatoires sur les sources des informations fournies par Pierre Massi et sur les différentes versions relatives aux circonstances de la disparition de Charles Massi.
Me Guy-Rufin Pabingui, conseil de Firmin Junior Danboy, a notamment relevé des différences entre les versions évoquées concernant la mort de Charles Massi. Il a souligné qu’une version ferait état d’un acte directement commis par François Bozizé, tandis qu’une autre évoquerait une instruction donnée par celui-ci pour procéder à l’élimination de son ancien allié politique.
Pierre Massi a maintenu devant la Cour que François Bozizé aurait donné l’instruction de tuer son frère
Me Euloge Mockpat, avocat de Vianney Semndiro, a, pour sa part, insisté sur l’absence du témoin au moment de l’arrestation et de la mort de Charles Massi. Il a cherché à connaître les sources précises des informations rapportées par Pierre Massi. Celui-ci a reconnu ne pas être en mesure d’identifier certaines de ces sources. L’avocat en a conclu que plusieurs éléments de la déposition reposaient sur des informations rapportées, mettant ainsi en cause leur valeur et la crédibilité du témoignage.
Me Jacob Sangone, conseil d’Eugène Ngaïkosset, a également interrogé le témoin sur une éventuelle participation de son client aux faits. Pierre Massi a reconnu ne pas avoir personnellement vu Eugène Ngaïkosset au moment des événements.
Au cours de cet échange, le témoin a demandé pourquoi les accusés étaient toujours détenus. Le président de la CPS, Aimé Pascal Delimo, est alors intervenu pour rappeler que les accusés bénéficient de la présomption d’innocence jusqu’à ce que la Cour se prononce sur leur culpabilité ou leur innocence.
Me Edithe Douzima Lawson, avocate de François Bozizé, a à son tour confronté Pierre Massi à plusieurs éléments de sa déposition. Elle a notamment relevé les différentes formulations utilisées par le témoin concernant les mauvais traitements, l’instruction de tuer Charles Massi et l’implication d’éléments de la garde présidentielle.
Pierre Massi a maintenu sa version selon laquelle Charles Massi aurait d’abord été maltraité avant que François Bozizé ne donne l’instruction de le tuer. L’avocate a également soumis au témoin certains éléments d’une plainte antérieure. Pierre Massi a indiqué ne pas se reconnaître dans plusieurs passages qui lui ont été lus à l’audience.
La famille réclame toujours le corps de Charles Massi
Au cours de son audition, Pierre Massi a indiqué que la famille de Charles Massi souhaitait retrouver sa dépouille afin de lui offrir une sépulture digne à Baboua, son village d’origine. Il a également évoqué une présomption d’absence de dix ans délivrée à la famille par le ministre de la Justice, Arnaud Djoubaye Abazène, en raison de la longue disparition de Charles Massi.
Interrogé sur Éric Nerris Massi, présenté comme le fils de la femme de Charles Massi, le témoin a expliqué que celui-ci aurait été profondément affecté après avoir appris la mort présumée de son père. Il a également affirmé que la mère d’Éric Massi se serait rendue à Bangui pour obtenir des informations sur son mari avant d’être, selon son récit, renvoyée de force en France par la garde présidentielle.
Les accusés contestent les faits
À l’issue des échanges, Firmin Junior Danboy a déclaré ne rien avoir à ajouter, affirmant qu’il ne se trouvait pas en République centrafricaine au moment des faits. Vianney Semndiro a indiqué ne pas reconnaître les faits qui lui sont reprochés dans le dossier relatif à Charles Massi.
Eugène Barret Ngaïkosset a, de son côté, interrogé Pierre Massi sur l’origine des informations concernant les personnes mises en cause. Le témoin a finalement indiqué que c’est l’épouse de Charles Massi qui lui aurait communiqué les noms des personnes qu’elle considérait comme responsables de la mort de son mari.
Ngaïkosset lui a alors demandé : « Qui vous a donné nos noms ? »
Cette séquence a une nouvelle fois illustré le principal point de tension autour de la déposition : l’absence de Pierre Massi lors des événements et le caractère indirect d’une partie importante des informations rapportées devant la Cour.
Au terme de son audition, Pierre Massi a appelé la justice à faire son travail. Il a également estimé que le développement de la République centrafricaine passait notamment par « l’amour du prochain », invitant les autorités à œuvrer dans l’harmonie afin que de tels événements ne se reproduisent plus.
Après plusieurs heures d’audition et de contre-interrogatoires, la Cour devra apprécier la portée de cette déposition au regard des autres éléments du dossier. Au-delà du récit familial livré par Pierre Massi, les débats ont surtout mis en évidence la nécessité pour la juridiction de distinguer les faits dont le témoin a eu une connaissance directe de ceux qui lui ont été rapportés par des tiers.
Dans cette affaire, la valeur probante du témoignage de Pierre Massi demeure ainsi au cœur des débats, la défense ayant clairement demandé à la Cour d’en apprécier la crédibilité à la lumière des contradictions et des sources indirectes relevées au cours de l’audience.
Belise SEREMALET
